Le premier mai dernier, Londres élisait un nouveau maire. Boris Johnson (dit « le Prince bouffon ») remplaçait Ken Livingstone (dit « le Rouge »). À l’affût de l’actualité (énormément plus que votre humble blogueur), la rédactrice en chef du site de L’actualité me suggérait d’écrire un billet sur la chose. J’ai décliné, si ma mémoire est bonne, de façon plutôt télégraphique: «Bon sujet STOP Moi pas savoir comment l’aborder FULL STOP». La politique municipale, c’est coloré, d’accord, mais ça rime à quoi? Plus ou moins de pots de fleurs le long des avenues? Des poubelles plus ou moins standardisées? Comme il n’y a pas de déneigement ici, je me disais bêtement qu’il n’y avait pas de bonne raison de se crêper le chignon.
Faux! Il y a les autobus. Londres est une ville à haute teneur en symboles (j’en glissais un mot ici) : les cabines téléphoniques, les traverses pour piétons (avec de chaque côté une grosse ampoule jaune qui clignote), le chapeau des policiers, les taxis, ainsi qu’à peu près tout ce qui se rattache au Tube (le métro) et aux autobus.

Comment reconnaître un autobus londonien? Facile ça, vraiment. Tout le monde le sait. Il doit être rouge et avoir deux étages. Point. Final? Et bien non. Ce n’est plus vrai. En 2005, Ken le Rouge a approuvé l’achat d’autobus accordéons: rouges, d’accord; modernes, c’est sûr; accueillant deux fois plus de passagers, ah quand même; mais diable! Un seul étage!

Pour ajouter l’injure à l’insulte, ces autobus accordéons ont été introduits en remplacement des Routemaster, retirés de la circulation après que Ken ait promis explicitement de ne pas le faire (ce qui, à bien y penser, était une déclaration d’intention assez claire). Les Routemaster sont les autobus iconiques utilisés depuis 1956.

Personnellement, j’en ai très peu de souvenirs. Ils sont disparus quelques mois après mon arrivée à Londres. Je me souviens quand même d’avoir vu défiler des Routemaster à la queue leu-leu sur le trajet 38, tous bondés comme s’ils ne suffisaient pas à la tâche, malgré leur nombre. Je me souviens d’être allé de l’université jusqu’au Royal Albert Hall
dans un Routemaster. Je me souviens comment mon collègue allemand devait se pencher au deuxième étage et que les bancs étaient petits et inconfortables (il faut dire que mon collègue mesure 6 pi 5 po). Bref, je n’ai pas eu le temps de m’attacher à ces grosses bêtes bossues. Mais ces grosse bêtes, elles, ont eu cinquante ans pour s’incruster dans l’imaginaire des Londoniens. On imagine facilement que Mme Chelsea de Chelsea a dû s’émouvoir autrement plus que moi de les voir disparaître.
Fini le temps où, grâce à une plate-forme ouverte à l’arrière, elle pouvait embarquer et débarquer quand bon lui semblait, sans que le chauffeur n’y fasse particulièrement attention (ce qui est assez amusant et pratique, il faut bien l’avouer, mais aussi fichtrement difficile à accomplir en chaise roulante ou avec une poussette). Maintenant, il faut qu’elle attende que l’autobus soit aligné devant l’arrêt. Ennuyant.
Fini le temps où elle payait à un contrôleur se tenant debout à l’arrière, près de la plate-forme d’embarquement. Un contact humain qui n’existe plus sur les autobus accordéons. Le poste de contrôleur a été aboli. Le passager embarque toujours à l’arrière, mais paie à l’aide d’une carte à puce appliquée sur une machine (à puce), pendant que le
chauffeur est protégé de toutes ces puces par une vitre anti-balle et anti-conversation. Embêtant.

Surtout que Mme Chelsea de Chelsea aimait bien faire la conversation au contrôleur. Pas longtemps. Une phrase ou deux avant de s’assoir avec Mme Kensington de Kensington. Et le contrôleur était si gentil. Un bon petit gars qui connaissait sa place. Sûrement catholique. Probablement irlandais (mais un bon Irlandais). Après avoir côtoyé l’aisance toute la journée, il rentrait sans se plaindre dans son trou à Hackney. Existe-t-il encore, ce contrôleur? Le chauffeur, en tout cas, s’il vit toujours dans le même trou, c’est désormais avec sa soeur et son cousin. Il envoie de l’argent au reste de sa famille qui habite dans un pays encore plus déprimant que Hackney. Il s’en fout éperdument de dire bonjour à Mme Chelsea. Sa vie est dure et il le sait. Il grogne. C’est tout. Grogne et parfois (souvent) semble trop occupé à grogner pour se rendre compte qu’il faut freiner… Freine! Freine! Les autobus à Londres ne se conduisent pas en gentlemen.
Tout ça pour dire que, flairant l’opportunité, Boris le Bouffon a promis d’abandonner tous les autobus accordéons d’ici 2015. Et cette-fois, exactement à l’inverse de son prédécesseur, il veut les remplacer par des Routemaster, nouvelle mouture. La question est lancée: est-ce possible de revenir à l’ancien modèle? Réussira-t-on a
embaucher suffisamment de contrôleurs? Feront-ils la conversation à Mme Chelsea? Combien cela coûtera-t-il? « 8 millions », a d’abord répondu le nouveau maire. Puis 100 millions. Bouffonnerie.
Et puis, est-ce légal cette plate-forme ouverte? Selon la rumeur, les Routemaster contrevenaient aux nouveaux règlements de sécurité publique de la ville, d’où leur retrait. D’ailleurs, Ken le Rouge en rajoute et prédit dix morts par année pour les nouveaux Routemaster. Esbrouffe.
Décidément, c’est plutôt coloré la politique municipale. À suivre…
Notes
1) Pour être clair, la grande majorité des quelque 6500 autobus circulant à chaque jour à Londres sont à deux étages, rouges, sans plate-forme ouverte à l’arrière et sans contrôleur. Même si les Routemaster étaient depuis longtemps en minorité, le débat semble s’être polarisé: Routemaster vs accordéons.

2) Il n’y a presque pas d’avenues à Londres. Il y a par contre des street, way, road, drive, mews, close, lane, gardens, square, place, cul-de-sac, terrace, market, walk, et j’en oublie sûrement. Faites attention, si quelqu’un vous invite au 10 St-Paul sans préciser le type de rue, vous êtes fichus.
3) Chelsea et Kensington sont deux quartiers très bourgeois de l’ouest de la ville qui ont donné leur nom à un arrondissement - petite toux - le Royal Borough of Kensington and Chelsea. C’est dans cet arrondissement que se situe le Harrods et une douzaine d’autres boutiques huppés. Ça vaut le détour.
4) Hackney est un quartier (et un arrondissement; pas royal) de l’est de la ville. Le genre qu’on ne peut s’empêcher de remarquer qu’il a été sévèrement bombardé. On l’espère même. On se dit: laid comme ça, ça ne peut qu’être le résultat d’une catastrophe.
5) Vous pouvez toujours monter à bord d’un Routemaster sur deux courts trajets, dits historiques: le 9 de Hyde Park, via Piccadilly Circus, jusqu’à Strand et Aldwych (le coin des comédies musicales) et le 15 de Trafalgar Square, via la Cathédrale St-Paul, jusqu’à la Tour de Londres.
6) Pour ajouter à l’inconfort, le nouveau maire vient de légiférer pour interdire les boissons alcoolisées à bord des autobus. Quoi, c’était légal? Oh si. Les Anglais sont plutôt détendus quand il est question d’alcool: dans les autobus, dans la rue, dans le parc, dans le train. En fait, c’est légal partout, sauf dans les zones prévues à cet effet : on voit parfois de drôle d’affiche avec une bière dans un cercle rouge: Alcohol Free Zone.
